Le marquis Segwhan de Serenno a été nommé gouverneur impérial sur Ghorman. Les actions de propagande sur la population locale pour miner leur moral, et à l'extérieur contribuant à miner leur image rendent les Ghors très fâchés avec l'Empire, et le nouveau gouverneur semble renforcer ce genre d'activités.
Martial Falezhe décident donc de participer à une mission commando sur son palais résidentiel dans un seul but : envoyer un message.
Martial Falezhe “Non. A sec uniquement”. Jetant un grand geste sur le complet, Martial continua son laïus avec des yeux fixes qui ne riaient pas. “Le twill de soie est très délicat. Le passer en machine c'est la garantie de faire pelucher et d'éliminer des années de vie à ce genre de vêtement. En cas d'odeur, accrochez-le dans un endroit aéré quelques jours, passez un peu de vapeur sur la surface, ou emmenez-le chez un spécialiste du lavage à sec.”
Martial ne faisait pas beaucoup de ventes dans une journée. 4 ou 5 peut-être. C'était largement suffisant. Chaque client comptait vraiment. Un rendez-vous était nominatif, réservé, prenait au bas mot une bonne heure. Accueillis avec un thé local dans des coupes en cristal de Chandrila, de l'argenterie bien nettoyée, le client n'était pas qu'un client. C'était un seigneur, et on devait l'habiller du mieux possible. Passer sur du demi-mesure lui avait permis d'offrir de toujours meilleurs tarifs.
“C'est parfait monsieur Falezhe.” “Appelez-moi Martial.” “Très bien mons... euh, Martial. Monsieur Martial !” Petit sourire charmeur. “Simplement Martial, je vous en prie.” Première fois pour ce client qui avait décidé de tomber le par-dessus en sergé de coton et la chemise en nylon - eurk - pour s'offrir un demi-mesure en savoir-faire local. Martial aimait ses habitués qui venaient faire leur costume de saison, mais les nouveaux clients qui venaient passer le cap de l'élégance avaient toujours éveillé en lui un petit quelque chose en plus. Raison pour laquelle il offrait une ristourne intéressante au dernier moment. “Pour ce premier achat, en plus de la veste et du pantalon, le détail qui complètera votre tenue.” Martial s'en revint dix secondes après avec un magnifique gilet assorti. “L'avantage du trois-pièces, c'est qu'on peut le transformer en deux pièces. Garder bien la veste ouverte en le portant.”
Le client était parti ravi. Dépouillé d'un demi-mois de salaire, mais ravi. Martial se posa un instant contre un mur et souffla. C'était physique comme métier de s'agiter partout, de se pencher au niveau du bassin pour cintrer le torse, se baisser complètement pour mesurer une jambe...
On sonna. Le ding dong mélodieux rappela Martial à son prochain rendez-vous. Un coup de doigt sur l'interrupteur art déco en bronze de la porte, et son prochain client - un nouveau lui aussi - entra tranquillement, chapeau à rebords asymétriques, trois pièces complet brun motif Prince de Galles avec cravate en soie en vert forêt rayée d'or. Très élégant. “Monsieur... Erbell, n'est-ce pas ? Bienvenue dans mon modeste magasin. Je vois que vous avez déjà des notions dans l'art tailleur.” Avant de poursuivre, Martial se fit interrompre par un geste équivoque de la main. L'homme se décoiffa, laissant apparaître des cheveux gominés impeccables, surmontant une fine moustache en pointe de crayon et un bouc bouc pointu, façon Van Dyke.
“Je cherche une pièce très rare. Un complet de twill laine et lin sable, revers larges crantés rayé de corail.”

Martial Falezhe Regard figé. Respiration ralentie. Réflexion. Intense... D'un geste naturel, ralenti avec calcul, Martial tourna son petit panneau sur [FERMÉ], tout prêt à servir son client.
“Twill laine et lin sable ? C'est pour la mi-saison ?”
Pas un mouvement. Les muscles froissés, en pelotte, endormis.
“Je me prépare à un été chaud. On m'a dit qu'un mélange sergé serait de bon aloi.”
“Pour un été chaud je recommenderais à Monsieur un pur lin non structuré sans doublure.”
“Montrez-moi vos modèles, alors.”
Martial lui adressa un bref sourire, ouvrit un bras pour montrer l'arrière-boutique, petit lieu serré où se nassaient des tissus au mètre, des mannequins portant, divers outils de couturier et de retoucheur, sans oublier des fauteuils et des machines à thé et café de torréfacteur. Martial tenait à offrir une expérience unique et détendue pour chacun de ses clients.
Accueillant son invité, il lui pointa un fauteuil Chesterfield en cuir souple rouge lustré, ce qu'il refusa. De sa serviette si fine qu'elle semblait ne porter qu'un dossier d'assurance, il sortit un datapad plat surmonté de deux antennes épaisses et menaçantes. Martial semblait en avoir déjà vu chez certains soldats impériaux lors de manifestations, mais sans pouvoir l'affirmer. L'invité balaya toute la pièce avec son appareil à la tonalité douce et régulière, jusqu'à ce qu'il hoche la tête et range son attirail. Alors seulement il posa son fedora sur une table et de débarbouilla le visage avec un mouchoir de soie brodé de ses initiales. Un client déjà bien équipé.
“On a étudié votre... candidature. Et votre idée pour entrer dans le palais.” Martial se retint de déglutir. Contacter la résistance locale avait ses risques. Celui notamment d'être pris pour ce qu'on n'était pas... “Il y a quelques détails à régler, des points à modifier, mais nous sommes prêts à vous laisser nous rejoindre.” Léger soupir. Au moins ils ne se faisaient pas une fausse idée. “L'idée de proposer un service pro-bono au marquis pour l'approcher n'est pas mauvaise, et nous allons en tirer profit. Mais il va falloir redoubler de moyens pour convaincre un homme à la mode de Serenno de changer de garde-robe.” “Il a été vu quelques fois dans les galeries, à faire du lèche-vitrine. Il y semble de moins en moins réfractaire.” “Ce n'est pas assez comme garantie.”
L'invité reprit son chapeau, le remit en forme et le remis. “Il va falloir sortir vos patrons. Proposer une coupe hybride. Intégrer Ghorman et Serenno. Proposer une mode sur-mesure pour le marquis.” Martial soupira et secoua la tête. “J'ai passé l'âge d'innover.” “On sait tous les deux que ce n'est pas tout à fait vrai.” Martial ne répondit rien. Un créatif restait un créatif jusqu'à sa mort, physique ou sociale. Martial se reposait dans la demi-mesure, mais il dessinait encore ses propres vêtements. “Avant la livraison finale, on vous fournira un tissu spécial. Il servira de doublure. Aspect viscose satiné, sergé pourpre.” L'invité reprit sa serviette. “Il faudra la manipuler avec des gants en caoutchouc. On vous en donnera. Travaillez sur un patron.” Il tira un petit databloc d'une de ses poches de veste. “Voici quelques références sur la mode de Serenno.”
Martial laissa échapper un énième soupir, agacé cette fois. “Vous croyez que j'ignore les tendances de Serenno ? Je connais les coupes, les harmonies et les bâtis qui en viennent par coeur sur les 40 dernières années, jeune homme. Ne m'insultez pas.” L'invité ricana et rangea son databloc. “Et il y en a qui pensaient que vous ne feriez pas l'affaire...”

Martial Falezhe Martial n'en dit rien. Il préférait taire l'opinion qu'il avait lui de ceux qui se gaussaient de son engagement. “On vous recontactera par d'autres biais. Chaque rencontre sera l'occasion d'un nouveau code. La prochaine sera...” “... pour un seersucker gris rayé d'azur, pour des vacances à la plage sur Naboo.” L'invité sembla ricaner encore. “Un seersucker gris rayé d'azur, pour des vacances à la plage sur Naboo. Très bien, disons ça.” Le rendez-vous semblait prendre fin. Mais Martial n'en avait pas fini. “Je pense que les observateurs trouveraient étrange que vous repartiez aussi vite. Aucun client ne reste dans mon établissement pour quelques minutes. Même les habitués qui savent quels tissus choisir à l'avance.”
La posture de l'invité sembla se figer, et menaçante. “Pardon ?” Inutile de résister. “Vous avez fait le chemin, et visiblement vous ne savez pas qu'on ne porte pas de brun en ville, à moins d'être de la noblesse provinciale. Je viens de rentrer un mélangé coton-soie du sud anthracite avec traits bordeaux en aspect gaufré. Pourquoi ne pas jeter un oeil ?”
Instant étiré sur une minute. Des coups de tête à droite et à gauche. Des épaules carrées, une mâchoire contractée dans un bruxisme agacé. Finalement, pour lâcher sa serviette sur le fauteuil, et y déposer chapeau et manteau sur la tranche du dossier. “Bon, et bien, montrez-moi ce que vous avez.”
Martial Falezhe L'invité était reparti au bout d'une bonne heure avec un trois pièces original : complet bordeaux en velours côtelé, épaules sur-structurées, croisé six boutons avec rebords en pointe droite. Une pièce qui ne laisserait pas indifférent. De l'extérieur, Martial venait de conclure une vente. De son point de vue, résistance mise à part, il venait de conclure une vente. Elle avait des agents qui avaient les moyens. Et être un résistant ne dispensait pas de bien s'habiller.
Martial était un commerçant. En tant que tel, il avait un orgueil commercial. Si son but, en toute fin, était de gagner de l'argent, il n'avait jamais oublié de le faire avec honneur et dignité. Vendre, oui, mais sincèrement. Il avait abandonné la confection pure et innovante au profit d'un demi-mesure plus confortable, plus compatible avec une clientèle moins fortunée et donc plus étendue, mais il taillait encore lui-même ses costumes de base, prenait encore les mesures à la main, et s'accordait du temps pour des patrons, comme autant d'échos de sa jeunesse insouciante. Les tissus choisis, il les choisissait lui-même. Et aucun client ne repartait déçu. Vendre, mais pas n'importe comment.
La clientèle impériale, il s'en était bien accommodé. Les officiers impériaux, ils avaient apprécié les habiller. L'ancien gouverneur, il avait avec joie fait tourner sa garde-robe pendant trois ans.
Malgré tout, Martial était un homme de Ghorman. Le nouveau marquis, tout miel en face, tout fiel de dos. Qui arrivait sans honte à se promener sur l'esplanade et faire les vitrines des tailleurs locaux, tout en se répandant sur l'orgueil d'un peuple dépassé qui ne méritait pas sa place dans le Noyau, dont l'économie pouvait s'étouffer rapidement sans export de soie, et dont la langue était râpeuse et inélégante. L'intérêt marchand avait ses limites, et Martial n'acceptait qu'un nombre de compromis. C'était pour ça que rejoindre la résistance avait été compliqué. Plusieurs mois d'attente après des lettres mortes. Lui qu'on savait acoquiné avec les impériaux qui avaient de l'argent, il avait fallut le jauger. Presque deux mois qu'on lui avait donné un 'code' à surveiller, signe qu'un agent prendrait contact. A attendre avec angoisse l'annonce d'un twill laine et lin sable rayé corail, un mélange trop improbable pour être anodin. En précisant que peut-être, cette visite ne viendrait jamais.
Mais ces derniers mois avaient eu bon effet de renforcer la colère froide et patriote du patriarche de la famille Falezhe. A grand renfort de journaux holotélé, de rumeurs, de visiteurs grossiers venus de la Bordure... sa planète devenait soudain un lieu de pestiférés, et c'était anormal.
Martial rouvrit son échoppe le temps de ses derniers rendez-vous, et se décida à rentrer chez lui. La révolution pouvait bien attendre demain.